La construction d’un jeu politique communautaire « par le haut » ? Le cas de Kirkuk

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  La construction d’un jeu politique communautaire « par le haut » ? Le cas de Kirkuk 25 juillet 2013 Par  Arthur Quesnay  Depuis l’intervention américaine en Irak de 2003, les groupes politiques irakiens tentent de s’appuyer sur l’ingérence d’acteurs transnationaux. Le cas de Kirkuk est un exemple éloquent de cette situation où la dépendance des acteurs politiques locaux à des dynamiques régionales entretient ces derniers dans des prises de positions communautaires radicales. Kirkuk, photo A. Quesnay Au-delà du communautaire ? Le biais principal d’analyse consisterait donc à surdéterminer le discours communautaire des acteurs politiques au détriment d’une observation minutieuse des dynamiques sociales et économiques qui traversent l’Irak contemporain. Or, dans le cas de Kirkuk, une vision  purement ethnique ou confessionnelle du conflit ne permet aucunement de comprendre comment la population interagit selon des logiques locales au-delà du prisme communautaire. Il est frappant de constater le décalage entre le discours des élites politiques de la ville avec la réalité sociale et économique de sa population (environ 900 000 habitants en 2012). De fait, les tensions commun autaires relèvent plus d’affrontements entre groupes politiques que de mobilisations ethniques spontanées de la part de la population. Dans cette perspective, il s’agit  de comprendre dans quelle mesure de multiples clivages idéologiques, sociaux, régionaux se  profilent derrière les enjeux politico-ethniques investis par les groupes politiques. Face à une élite de plus en plus en décalage avec la population, il faudrait également se demander comment des mouvements sociaux aux logiques non communautaires arrivent à émerger dans des espaces fortement ethnicisés. Un nouveau rapport de force politique au profit des Kurdes Depuis l’indépendance de l’Irak, l’attrait stratégique de la ville de Kirkuk, en termes de ressources énergétiques, et son caractère pluriethnique et multiconfessionnel, ont transformé cet espace en une ligne de front du conflit arabo- kurde. Chaque acteur politique tente d’y déployer une stratégie politico- communautaire afin d’être en mesure de revendiquer le contrôle légitime de cette zone. Aprè s des décennies de politiques d’arabisation orchestrées  par Bagdad pour homogénéiser la population de la ville au profit de la minorité arabe sunnite, les partis politiques kurdes ont su profiter de l’effondrement du pouvoir central irakien en 2003 pour pr  endre le contrôle de la ville et s’y imposer en puissance démographique et  politique. Soutenus militairement et politiquement par les États- Unis, ils tentent d’y renforcer leur position en réinstallant les familles kurdes déplacées par l’ancien régime.  Il est difficile de savoir dans quelle mesure les partis kurdes réussissent ainsi à renverser la  balance démographique ethnique (le dernier recensement ethnique officiel de Kirkuk date de 1957. Si les Kurdes constituent la majorité démographique de la ville, les études réalisées sont trop partisanes pour s’y fier avec précision). Cependant, ce mouvement est suffisamment conséquent pour faire craindre aux autres communautés un rattachement de Kirkuk au Kurdistan irakien en cas de référendum. L’article  140 de la Constitution irakienne de 2005  prévoit un mécanisme pour statuer du sort de la ville. Celui-ci doit se dérouler en trois  phases : le retour des personnes déplacées par l’ancien régime, le recensement de la  population, et un référendum. Tandis que les Kurdes deviennent la deuxième force politique du pays, les organisations arabes et turkmènes n’ont pas accès au pouvoir politique et ne  peuvent s’exprimer par voie institutionnelle au niveau national. Les partis politiques arabes sunnites sont contraints de re ster dans l’opposition tandis que les partis turkmènes se divisent sur les stratégies d’alliances à établir. C’est notamment à cause de cette impasse politique que le conflit de Kirkuk se régionalise. L’ingérence des États frontaliers   La scène politique du nord de l’Irak s’organise autour d’une configuration conflictuelle intercommunautaire, mais entretenue par des puissances étrangères qui collaborent avec différentes forces politiques locales. Les pays frontaliers de l’Irak cherchent à influencer l’avenir   du statut de la ville pour deux raisons. Premièrement, il s’agit de territoires riches en ressources énergétiques, les réserves de pétrole étant estimées à 15 milliards de barils. Des stratégies d’alliances avec les forces politiques locales donnent aux p uissances voisines un atout pour peser dans d’éventuelles négociations avec le nouveau pouvoir irakien de Bagdad ou l’autorité kurde d’Erbil.   Deuxièmement, la Turquie, l’Iran et la Syrie s’opposent fermement à ce qu’un territoire si riche en ressources soit rattaché au Kurdistan irakien, renforçant ainsi ce dernier au niveau  économique, en vue d’une accession à l’indépendance. Ces pays possèdent chacun une forte communauté kurde et considèrent la création d’un Kurdistan indépendant en Irak comme un modèle d ’émancipation dangereux pour leurs propres minorités nationales kurdes.   Ces différentes dynamiques d’intérêts et d’échanges transnationaux permettent de mieux comprendre comment les acteurs politiques locaux essayent de se positionner, prisonniers de contr  aintes locales et de logiques politiques transnationales sur lesquelles ils n’ont en réalité aucune prise. Cependant, l’aide reçue directement de l’étranger a pour effet principal de rendre les formations politiques dépendantes de logiques extérieures à leur réalité locale. Dès lors, ces partis s’avèrent incapables de transformer ce soutien en une «  ressource politique » durable. Inapte à maintenir une ligne politique indépendante, la scène partisane de Kirkuk subit un profond désaveu de la part de sa base sociale. D’une fracture ethnique à des divisions politiques intra -communautaires Si, à partir de 2003, les puissances régionales parviennent à s’ingérer en Irak par l’utilisation de leviers sectaires ou ethniques, le discrédit progressif de ces référentiels les pousse à adopter une approche plus pragmatique. En effet, d’une ligne de fracture ethnique, initialement basée sur des stratégies communautaires, la scène politique de Kirkuk est progressivement reconfigurée par une nouvelle donne régionale. Les pays frontaliers cherchent à se positionner « pour » ou « contre » le renforcement de l’État central irakien. Ainsi, les partis locaux sont contraints, selon leurs alliés régionaux, de soutenir le pouvoir central de Bagdad ou de choisir une voie vers l’autonomisation de la ville, avec le risque d’une domination kurde que cela implique. L’exemple le plus frappant est celui de la Turquie, pour qui le Kurdistan irakien tend à devenir un véritable pôle commercial à partir de 2010. En retour, les partis politiques kurdes sont de plus en plus alignés sur la politique irakienne d’Ankara  : la question de Kirkuk cesse d’être perçue comme un problème dans leurs relations diplomatiques. Cette situation pousse la Turquie à modifier le positionnement des partis nationalistes turkmènes en les obligeant à se rapprocher des formations politiques kurdes qui dominent la ville. Les Turkmènes sont également incités à prendre leurs distances vis-à-vis des forces arabes chiites, dont le dirigeant, le Premier ministre Nouri al-Maliki, durcit sa position contre Ankara. De leur côté, les partis arabes restent dans l’impasse. Tandis que le pouvoir à Bagdad est monopolisé par des formations chiites, l’élite politique arabe de Kirkuk fait face à un mouvement de protestation populaire arabe sunnite. Depuis février 2001, ce dernier se mobilise contre la corruption de l’élite politique arabe, son manque d’efficacité dans les affaires publiques et son népotisme. Ce mouvement atteint un stade critique lorsque le 23 mars 2013 l’armée ouvre le feu sur une manifestation. Au lieu de condamner l’attaque et de faire cause commune avec la population, l’élite arabe sunnite de Kirkuk tente de se repositionner dans le jeu politique en se rapprochant des partis politiques kurdes. Le décalage entre la population arabe sunnite et ses représentants politiques est depuis à son comble. Kirkuk est ainsi un foyer d’expériences politiques en matière de mobilisation communautaire  par le haut. Cependant, hormis le cas des Kurdes, qui peuvent s’appuyer sur un territoire  et des institutions autonomes, aucune de ces mobilisations autour d’un référentiel identitaire commun n’a réussi à prendre au niveau local. Il n’y a pas de mouvement communautaire   populaire, spontané. La question communautaire est plus pensée comme un outil politique,  pour des acteurs politiques intégrés dans des logiques transnationales, que comme un moyen d’apporter des solutions à la population.   Dans le cas des Turkmènes, l’aide de la Turquie a profondément divisé ses représentants  politiques. En plus d es partis nationalistes, s’ajoutent les partis dits «  islamistes », composés d’organisations cherchant à se développer en jouant sur leur caractéristique sectaire. Ces formations doivent dès lors s’intégrer dans un réseau d’alliances extérieures à Kirkuk, en développant des liens avec d’autres formations politiques irakiennes. Toujours dans le cas des Turkmènes, un troisième groupe de partis est financé par les Kurdes et soutient officiellement l’expansion territoriale du Kurdistan irakien, notamment vers K  irkuk. Des acteurs politiques coupés de la réalité L’aspect identitaire des communautés est tellement instrumentalisé dans la lutte pour le contrôle de Kirkuk qu’il a perdu toute réalité sociale. Si la rhétorique identitaire polarise la scène politique et l’espace public, on observe à l’inverse de nombreux mécanismes de solidarités entre sunnites, chiites et kurdes. À cela, il faut ajouter des logiques de  paupérisation ou d’enrichissement économique, qui ont pour effet de rassembler la population dans des q uartiers communs, créateurs d’une identité sociale forte.  Ainsi, de nombreux facteurs non-communautaires internes à la société irakienne viennent relativiser l’utilisation politique des identités collectives. Si l’état de violence qui se perpétue dans le p ays ne permet pas de parler de normalisation des rapports sociaux, il n’en reste pas moins que les Irakiens ont appris à créer des passerelles pour s’adapter à une nouvelle donne.   Le principal problème est que la peur de l’autre et la stigmatisation d’une communauté « adverse » restent le ressort principal d’une élite politique qui peine à développer d’autres registres que celui de la crispation identitaire. Les partis politiques et le jeu d’ingérence transfrontalier jouent un rôle certain dans la communautarisation de la crise. Or, une étude du cas de Kirkuk montre que la communautarisation de la société n’était pas inévitable. La difficulté des forces politiques à mobiliser la population autour de référentiels identitaires sur le long terme en est une preuve tangible. Pour citer ce billet  : Arthur Q UESNAY , « La construction d’un jeu politique communautaire “par le haut”  ? Le cas de Kirkuk »,  Les Carnets de l’Ifpo. La recherche en train de se faire à l’Institut français du Proche -Orient (Hypotheses.org), 25 juillet 2013. [En ligne]  http://ifpo.hypotheses.org/5286     Doctorant en Science politique (Paris-1,  Panthéon-Sorbonne ) sous la direction de Gilles Dorronsoro , Arthur Quesnay travaille dans le  Nord de l’Irak depuis trois ans sur le processus de communautarisation qui anime le jeu politique de cette région. Ses recherches portent sur les évolutions socio-politiques qui structurent les communautés et les organisations politiques locales, ainsi que les dynamiques transnationales qui sous-tendent la régionalisation du conflit politique dans le Nord de l’Irak.  Page personnelle : http://www.ifporient.org/arthur-quesnay 
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