Deux Vaisseliers de peintre. Etude sur les pigments médiévaux

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  Les traités techniques, des livres des ateliers de peinture expliquent les transformations des pigments en couleurs. Ils décrivent aussi les récipients dans lesquels le peintre, ses apprentis, ses valets et autres compagnons œuvraient. Quels sont ces contenants ? Cette question intéressera le reconstituteur qui tient une échoppe d’enlumineur ou de peintre médiéval mais aussi l’historien des techniques. Ce sont des réceptaires ou livres de recees, un genre de lit - térature rédigé pour la cuisine, la teinture, la médecine et la peinture. Pour cee dernière, les formules sont plus ou moins longues, écrites en latin mais aussi en langues vernaculaires. Elles renferment ces fameux secrets et autres tours de main du maître de l’atelier de peinture. LES PROCÉDÉS DE FABRICATION Si le procédé technique de fabrication d’un pigment ou d’une couleur est sensiblement décrit de la même façon d’un traité à un autre, des notes ou des remarques aestent une pratique un tant soit peu diérente. En comparant quelques recees, on s’aperçoit qu’un même récipient est utilisé pour la création de tel ou tel pigment. Les formules ont sans doute été copiées et recopiées dans leur globalité dans tout l’Occident, au l des siècles. Les récipients faisaient partie intégrante des textes et c’est tout naturellement qu’ils se retrouvaient dans un écrit puis dans un autre. On pourrait en déduire que les mêmes usten - siles étaient utilisés dans chaque atelier. Cependant, chaque réceptaire est organisé diéremment : les couleurs à réaliser ne sont pas toutes les mêmes d’une région à l’autre et d’un siècle à l’autre. On peut donc dresser un inventaire des contenants des couleurs pour les traités qui nous sont parvenus. Ce catalogue fait référence à des objets com - munément employés par nos deux des peintres mais aussi à d’autres, diérents. UN VAISSELIER EN FRANCE DU NORD À LA FIN DU XIII E  SIÈCLE Le vaisselier du peintre français du nord de la France à la n du XIII e  siècle ou début du XV e  siècle, se compose d’une quinzaine de récipients, en majeure partie identiables. Les termes du traité de Pierre de Saint-Omer évoquent parfois même leur nature. Ils sont utili - sés pour la fabrication et la conservation des cou - leurs vert-de-gris, blanc de plomb, pourpre, jaune de safran, azur, noir, vermillon, minium, rouge de Sinope, chaire, laque rouge. L es vaisseliers de deux peintres sont inventoriés. Le premier, écrit par Pierre de Saint-Omer en France du nord au tournant des XIII e -XIV e  siècle, est le traité De Coloribus faciendis  (« Faire des couleurs »). Le second concerne la sphère italienne du XV e  siècle : le Liber Diversarum arcium  ( Livre des divers arts ) a été écrit à Venise. Deux aires géographiques et deux époques diérentes, an de mieux armer les particularités de chaque traité. DEUX VAISSELIERS DE PEINTRE ART MÉDIÉVAL Claudine Brunon Peintre d’imageries médiévales, Professeur d’enluminure Étude sur les contenants des pigments Histoire et Images Médiévales  21 Oule contenant du plomb fondu, Martyre de saint Prime (et saint Félicien), Passionaire de Weissnau, vers 1200, folio 95v.  Pas moins de cent une occurrences de contenants, dont cer - tains servent plusieurs fois dans la recee et dans le traité, ont été relevées. D’autres moins utilisés, ne sont mentionnés qu’une fois ou deux. Quels sont ces ustensiles ? Des pots – avec le terme générique « vase » ou « vas » – mais qui sont impossible à identier, sont les récipients les plus employés. Viennent ensuite les « oules », de loin les récipients les plus facilement identiables. « L’ampoule » est également bien représentée. À la diérence de la oule, qui est utilisée pour de nombreuses recees, l’ampoule n’est utile que pour la seule fabrication du rouge vermillon. Les mortiers sont mentionnés huit fois ; ils sont de diérentes tailles, petits ou grands. Les pierres à broyer les couleurs sont citées : elles sont en marbre ( marmore ) et en pierre (  petra  et lapide ). D’autres récipients sont cités : le petit vase ( vasculo), le bassin  (bacino), le   cornet ( cornu), la grande poêle en fer  (sartigine), l’étui de livre (  forulo). On trouve aussi la poêle  (patella)  , la « test  » ( testa),  l’étamine  (sta-mine)  , la pyxide et le tamis ( crastinum). LES USTENSILES ITALIENS AU XV E SIÈCLE Le vaisselier du peintre vénitien au XV e  siècle se compose lui aussi d’une quinzaine de récipients, en majeure partie iden - tiables. Bon nombre d’entre eux ont leurs matériaux – terre, métal, verre, pierre, bois – mentionnés. Ils sont utilisés pour la fabrication et la conservation des couleurs azur, indigo, encre noire, cinabre, bois de brésil, laque de Sinople, kermès, coche - nille, minium,  folium  , blanc de plomb, vert-de-gris, orpiment,  jaunes (safran et jaune de el de poisson), sil aique, bleu de  bleuets, encre faite avec des eurs des champs. La plupart du temps, les pots sont désignés sous le terme générique de « vase ». Viennent ensuite les pierres à broyer, en pierre (  petra  et lapide)  , en marbre ( marmore)  , en pierre de porphyre ( lapide  porritico)  et en marbre de porphyre ( marmore purrico) . On trouve ensuite les oules, le petit vase ( vasculo)  , le mortier ( mor-tario)  , la coquille de moule ( concha)  et le cornet ( cornu)  ; et la cuillère ( coclea) . La coquella  ,   qui peut être une petite écuelle, est aussi mentionnée. Le cornet ( cuculla ), l’ampoule et le bacin ( bacinar ) sont aussi cités. Ne sont nommés qu’une fois, la petite marmite (  pigmata)  , le chaudron ( cacabo)  , la busulla qui peut être un gobelet  , la ‘ test’ (testa)  , la vésicule de poisson ( auricula pissis)  , et le creuset ( crusiculum) . À CHAQUE RÉCIPIENT, SA PRÉPARATION Parmi les cinq premiers ustensiles identiables et communs aux deux réceptaires , on trouve les oules, les pierres à broyer et les mortiers, qui correspondent spéciquement aux opé - rations suivantes : la préparation des couleurs dans les oules (avec, souvent, une cuisson des denrées), la pulvérisation d’un ingrédient dans les mortiers (généralement des minéraux et des métaux mais aussi pour l’extraction d’un jus de plantes), et les détrempes et les broyages des couleurs pour la pierre à  broyer. Ces procédés techniques sont les réalisations princi - pales du praticien des couleurs au Moyen Âge. Histoire et Images Médiévales 22 Mortier bleu d’apothicaire, troisième quart du XIII e  siècle - Bibliothèque municipale de Besançon, manuscrit 457 folio 51.Mortier de l’apothicaire (à gauche de l’image),  XV  e  siècle.Sur la table, à côté du personnage, est posé un mortier métallique – Paris, BnF, ms. NAL 3134, folio 53.    ©   C   N   R   S  -   I   R   H   T   ©   B   n   F   ©   B   n   F  leur utilisation dans la préparation des pigments du peintre, ils sont généralement en métal.Les mortiers employés par les peintres français et italien ne servent pas à créer des couleurs similaires de part et d’autre des Alpes. Seules peut-être les laques rouges (de kermès et de gomme de lierre avec de la garance) sont à rapprocher. Les pierres à broyer Les pierres à broyer sont réparties très inégalement dans l’un et l’autre traité. Dans le Liber diversarum arcium  italien, dernier, il y a cinq pierres diérentes contre trois pour l’autre manus - crit. On peut supposer qu’il existait une plus grande diversité de pierres à broyer en Italie qu’en France. Cela semble nor - mal au regard des nombreuses carrières de marbre qui font la réputation de ce pays. Le manuscrit italien révèle aussi deux sortes de porphyre tandis que le manuscrit français n’utilise pas cee sorte de pierre pourtant la plus appropriée. Pour plus de précisions quant à ces pierres, nous renvoyons à un article précédemment publié (1) .Les utilisations de ces fameuses pierres servent généralement à détremper une denrée. Le pigment commun à nos deux trai - tés, que l’on détrempe sur la pierre en France et en Italie, est le vert-de-gris. Le réceptaire vénitien utilise, outre ce pigment,  beaucoup la pierre à broyer pour l’azur et l’or.Nos deux traités ont aussi en commun l’ampoule, le cornet et le bacin. Après, d’autres ustensiles sont particuliers aux peintres français et italien. Pierre de Saint-Omer, utilise entre autres des poêles, des étuis de livre et une pyxide. Tandis que le peintre vénitien utilise des cuillères, des petites écuelles, une petite marmite et un chaudron en plus du matériel commun. Les oules Dans les deux traités, distants d’un siècle, on trouve respecti - vement vingt-et-un et quatorze occurrences d’oules. Ce réci - pient est très représentatif du vaisselier du peintre médiéval. On la retrouve dans tous les traités des XIV e  et XV e  siècles. En cuisine, la oule servait à cuire les aliments mais aussi à les conserver. Les archéologues la dénissent comme un pot glo -  bulaire sans anse et sans bec verseur, au col court. Il en existe à fond plat et à fond bombé. D’un siècle à l’autre et d’une région à l’autre, ce ne sont pas tout à fait les mêmes couleurs qui sont préparées dans les oules. L’azur fait avec des lames d’argent, le vert-de-gris et le minium sont cependant des pigments communément réalisés dans ce récipient. Le vaisselier français des XIII e -XIV e  siècle est plus fourni en oules que le vaisselier italien du XV e  siècle. Les mortiers Les mortiers sont mentionnés huit fois dans le De Coloribus  faciendis  français et dans le Liber diversarum arcium  italien. Uti - lisés en cuisine, ils sont dans ce cas, en pierre ou en terre. Pour Histoire et Images Médiévales  23 (1) C. Brunon, « Le Broyeur de couleurs. Le peintre et son apprenti ». Dans Histoire et Images Médiévales n°47, déc.-janv. 2012-2013. RECETTES NÉCESSITANT DES OULES Treize recettes du traité De Coloribus faciendis de Pierre de Saint-Omer nécessitent des oules (dont trois recettes pour dorer des feuilles d’étain) : • le sel que l’on brûle et qui sert à la fabrication du vert-de-gris ; • l’acide [ou vinaigre], acetum, qui sert à la fabrication du vert-de-gris et du blanc de plomb ; • le minium que l’on obtient en brûlant de la céruse ; • le vert-de-gris des Grecs ; • la pourpre faite à partir de la Chrozophora tinctoria ou folium des teinturiers ; • l’azur optimal fait avec des lames d’argent ; • le noir fait avec du bois d’aulne ; • le rouge sinopide de mellana fait avec de la gomme de lierre et de la farine de blé et de son ; • le rouge de sinopide optimal fait de gomme de lierre et de garance ; • la colle de cuir de bovin ou de vache ; • la manière de dorer avec des feuilles d’étain.Dans le Livre I du Liber diversarum arcium vénitien, ce sont neuf recettes qui utilisent des oules (dont deux recettes de fabrication du cuivre brûlé). On trouve : • l’azur fait avec des lames d’argent,• la purication de l’azur,• la fabrication du cinabre,• la fabrication du minium,• le vert-de-gris des Grecs,• le vert-de-gris de Rouen,• la fabrication du cuivre brûlé,• la fabrication d’une colle d’esturgeon pour poser l’or. RECETTES NÉCESSITANT L’USAGE D’UN MORTIER Dans le traité de Pierre de Saint-Omer, il y a cinq recettes qui utilisent un mortier : • la terre verte faite avec les eurs d’ancolie,• la colle de fromage,• la laque de gomme de lierre et de garance,• l’écriture et la peinture avec de l’étain en remplacement de l’or ou de l’argent, • l’encre verte de baies de chèvrefeuilles. Le traité anonyme vénitien énumère également cinq recettes usant du mortier (dont trois recettes d’encre métallique) : • l’azur fait avec des eurs de violettes et des eurs de lis pourpres,• le rouge de kermès,• une encre ( ?) métallique,• une encre faite avec n’importe quel métal,• une encre d’or ou d’argent. RECETTES NÉCESSITANT LES PIERRES À BROYER On trouve les pierres à broyer employées dans cinq recettes du traité français : • le sel que l’on brûle et qui sert à la fabrication du vert-de-gris• la fabrication du vert-de-gris,• la colle de fromage,• la fabrication du folium pourpre,• une laque de bois de brésil. Les pierres à broyer sont employées dans vingt-six recettes du traité vénitien (dont trois détrempes de l’azur et cinq détrempes du vert-de-gris) : • la purication de l’azur,• la détrempe de l’azur terrestre,• la détrempe de l’azur,• la fabrication de l’azur d’indigo,• la fabrication du cinabre,• la détrempe du cinabre,• la détrempe du blanc de plomb,• la détrempe du vert-de-gris,• la détrempe de l’orpiment,• la détrempe du safran,• l’application de feuilles d’or sur une page,• la préparation des feuilles d’or,• une préparation pour poser l’or à base de colle de parchemin,• une préparation d’or mélangée avec du mercure et du soufre,• la préparation de feuilles d’or avec du soufre,• la préparation d’une encre de n’importe quel métal (or, argent ou auricalque),• une encre d’étain    B. Claudine,   Le Broyeur de couleurs. Le peintre et son apprenti.  Histoire et Images médiévales, numéro 47, décembre-janvier 2012-2013, p.34-38.   M. Clarke,   Mediaeval painters’ materials and techniques. The Montpellier Liber diversarum arcium,  London, Archetype publication, 2011.   M. Merrifield,  Original treatises, dating from the XII  th   to the XVIII  th   centuries,  on the arts of painting, 1849 (voir particulièrement le  De Coloribus faciendis   de Pierre de Saint-Omer). LES MATÉRIAUX EMPLOYÉS Les matériaux dans lesquels sont faits les récipients des réceptaires sont par - fois cités. Cependant, ces descriptions s’adressent plus aux vases que l’on ne peut pas identier qu’aux autres contenants identiables. Quelques réci - pients métalliques sont toutefois claire - ment dénis.Pour le De Coloribus faciendis  , nous en trouvons dix en métal, cinq de pierres et tables à broyer, trois récipients en terre, deux en verre et un en bois. Les conte - nants métalliques sont les plus nom -  breux. Parmi ceux-ci, il y a deux réci - pients, le bacin et la patelle, qui sont découpés en morceaux. S’y trouvent également un vase et une ampoule de cuivre et un mortier.L’exemple le plus intéressant est le manuscrit italien. Ainsi, pour le Liber diversarum arcium  , les contenants dont la nature est précisée par l’auteur, représen - tent un peu moins de la moitié de ce vaisseliers. Nous avons vingt-neuf occurrences de récipients métalliques, vingt-cinq de contenants en pierre qui sont en majorité des pierres à  broyer, neuf de récipients en terre, huit de récipients en verre, trois de récipients en bois. Nous pouvons dire que les conte - nants les plus utilisés sont ceux en métal, loin devant ceux en terre. Les modèles en verre sont presque aussi nombreux que ces derniers. Parmi les récipients métalliques, nous trouvons : l’ampoule de cuivre pur, le cornet de cuivre, d’argent, ou d’alliage d’ar - gent et de plomb, la cuculla et la busulla  d’alliage de cuivre et le mortier d’auricalque et de laiton. Sur les trente occur - rences de contenants métalliques, nous avons dix-huit occur - rences d’alliage de cuivre ( enea ), sept occurrences de cuivre ( cupro  et eraminis ), deux occurrences d’argent, une d’auri - calque (une sorte de laiton) et une d’étain ( stagneo ). Les neuf contenants en terre sont des vases et des petits vases. Quatre qualicatifs permeent de les distinguer : terrea, invitreata, vitré (glaçuré), plumbeo (glaçuré au plomb), c - tili (glaçuré soit au plomb soit vitré (2) ). Les huit contenants de verre sont des vases et une ampoule. La moitié d’entre eux peuvent être remplacés par un autre récipient, le plus sou - vent en cuivre. Sur les trois vases en bois, deux sont en chêne. Il y a un vase en pierre ( lapide) . D’autres livres de recees  doivent être étudiés pour per - mere des conclusions précises. En nous basant sur ces deux traités, l’ensemble du mobilier n’est pas tout a fait identique. Cependant, d’un siècle à l’autre et dans des aires géogra - phiques diérentes, nous trouvons six récipients communé - ment employés sur quinze recensés. Soit un peu moins de la moitié. Au regard d’autres sources, il semble acceptable de dire que les récipients de base (la oule, le mortier, la pierre a  broyer) sont des outils professionnels du peintre médiéval. Seule la pierre à broyer est néanmoins spécique au peintre. La oule est plus un récipient de cuisine et le mortier est relatif à l’apothicaire. n Histoire et Images Médiévales 24 (2) C’est en tout cas la dénition qu’en donne Jean Lebègue dans sa Table des synonymes de son Recueil de recettes de couleurs. ART MÉDIÉVAL L’ange-broyeur de couleur : Saint Luc peignant la Vierge – Paris, BnF, ms. fr. 17001 folio 115v.    ©   B   n   F LES VAISSELIERSDE DEUX PEINTRES AU MOYEN ÂGE En FranceXIII e -XIV e  sièclesEn ItalieXV e  siècle vasesvasesoulespierres à broyerampoulesoulesmortierspetits vasespierres à broyermortierspetits vasescornetsbacinscoquilles de moulescornetscuillèrespoêles (sartigine)coquella (une petite écuelle ?) étui de livrecuculla (un cornet ?) poêles (patella)ampoulestestbacinsétaminespetite marmite (pigmata)pyxidechaudrontamisbusulla (un gobelet ?)
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