"La métamorphose des pierres. Les remplois : entre rebuts et souvenirs », dans T. DUFRENE, A.-Chr. TAYLOR (éd.), Cannibalismes disciplinaires. Quand l’histoire de l’art et l’anthropologie se rencontrent, Paris, Musée du Quai B

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  In T. DUFRENE, A.-Chr. TAYLOR (éd.), Cannibalismes disciplinaires. Quand l’histoire de l’art et l’anthropologie se rencontrent, Paris, Musée du Quai Branly, INHA, pp. 335-345.
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  CARRIÈRE D’OBJETS 219 La Métamorphose des pierres Laura Foulquier  « Cette matière qui porte en elle les souvenirs du groupe et maintient la pérennité de la tradition n’est pas la matière inerte, mais la matière innervée par les pensées et les sentiments des hommes d’autrefois  1 . »La croix de Bradbourne, en Angleterre, fut démantelée durant les troubles de la Réforme  2 . Ce n’est qu’au  XIX e siècle que les fragments de la croix furent dégagés des maçonneries dans lesquelles ils avaient été réutilisés sans égard, puis pieusement conser-vés. Ils recouvraient leur caractère dévotionnel srcinel. Mais une notion nouvelle était également à l’œuvre dans cette conservation : les vestiges de la croix étaient non seule-ment héritage historique, mais encore héritage artistique. Le monument désormais érigé dans le cimetière de l’église paroissiale de Bradbourne devenait ainsi œuvre d’art. Au gré de ses réincarnations successives, la croix de Bradbourne endossa des sens différents.Il importe de s’interroger sur l’objet-remploi. L’objet traverse de multiples existences et cristallise par là même de multiples histoires, de multiples mémoires. Et l’on ne peut prétendre saisir ses diverses utilisations (réutilisations, serions-nous tentés d’ajouter) sans appréhender les contextes dans lesquels il s’incarne, ou plutôt se réincarne. Au-delà, ce sont les mentalités des contemporains qu’il faut sonder et le regard qu’ils portent sur l’objet. C’est en scrutant ces mécanismes complexes que l’on pourra tendre à une véri-table « biographie » de l’objet  3 . Qu’entend-on par remploi  4  ? Remployer signifie employer de nouveau. Le terme « remploi » désigne donc une réutilisation. Bien souvent, il est spontanément associé à une pratique de construction spécifique. Il s’agit alors d’une mise en œuvre, dans un édifice, d’éléments ou de matériaux provenant d’une construction autre, généralement antérieure.On désigne souvent les remplois par le terme « spolia », pluriel du latin spolium , qui signifie au sens premier la dépouille d’un animal et désigne au pluriel plus spécifique-ment les dépouilles guerrières, les spoliations, en somme le butin de guerre. Associer les LA MÉTAMORPHOSE DES PIERRES. LES REMPLOIS, ENTRE REBUT ET SOUVENIR 1.  Bastide 1970, p. 65-108. 2. Moreland 1999, p. 194-213. 3. Kopytoff 1986, p. 64-91. Nous reprenons ici les termes « biography of objects  » définis par Igor Kopytoff. Ce concept pose l’objet comme indissociable des interactions sociales qui entourent sa création et son évolution. Définir pleinement un objet implique de sonder la « vie sociale » (« social life »)  de celui-ci.  4. Esch 1995, p. 876-883.  220 pratiques de récupération aux spoliations oriente clairement les définitions et les inter-prétations vers un sens péjoratif qui sous-entend de manière plus ou moins implicite une forme de pillage : de telles exactions rehaussaient de façon éclatante le triomphe du vainqueur et accroissaient sa légitimité  5 .Dion Chrysostome, rhéteur et philosophe grec (30-117), rapporte ainsi que, de son temps, lorsqu’un capitaine victorieux visitait la ville, il pouvait désigner, parmi les statues des grands hommes ornant les places publiques, celle qu’il s’approprierait désor-mais  6 . L’ancienne inscription était alors effacée, pour faire place à une nouvelle. Pour-quoi choisir de revendiquer ces monuments à la gloire d’un autre ? Il y a là une volonté d’appropriation. Parce qu’il s’agit bien ici d’incarner ces grands personnages associés à l’histoire de la cité. Cette métamorphose est politique. Et l’inscription marque, pérennise l’identité nouvelle du héros. Le but est d’effacer, au sens propre du terme, la mémoire des grands personnages pour réécrire, au sens propre du terme là encore, l’histoire. Les statues sont l’objet de toutes les convoitises et leur remploi ne saurait être anodin. Il est l’apanage ostentatoire du vainqueur qui usurpe l’identité des grands hommes, niant par là même, et ce, de façon irréversible, le souvenir de ces grands hommes.« Un objet se voit attribuer une valeur, lorsqu’il est protégé, conservé ou reproduit. […] Pour qu’une valeur puisse être attribuée à un objet par un groupe ou un individu, il faut et il suffit que cet objet soit utile ou qu’il soit chargé de signification. Les objets qui ne remplissent ni la première de ces conditions ni la seconde sont dépourvus de valeur ; en fait ce ne sont plus des objets, ce sont des déchets  7  ».Qu’advient-il justement de l’objet dénué de toute valeur ? N’est-il qu’un déchet ? On entend par « déchet » les restes devenus impropres à l’usage. En somme, le déchet consacre la perte : l’objet devenu inutile, inutilisable, sans valeur en somme, est rejeté. Il n’est plus qu’un rebut. Condamnés à l’exclusion, à la dissimulation, voire à la destruc-tion, les blocs engloutis dans les maçonneries de certains monuments pourraient être a  priori  définis comme de vulgaires déchets. Durant l’Antiquité tardive, un grand nombre de cités se claquemurèrent dans des enceintes qui cerclaient généralement une part réduite de la ville  8 . La particularité de ces enceintes réside dans l’emploi abondant de nombreux vestiges lapidaires extraits des monuments ruinés  9 . L’érection de ces enceintes a longtemps été imputée aux invasions barbares et le dépeçage de ces monuments était bien la preuve du marasme des cités en proie aux déprédations. Il a donc longtemps 5.  Kinney 1995, p. 53-62. 6.  Chrysostome 1964, p. 8-9.  7. Pomian 1987, p. 43. 8.  Sur les enceintes de l’Antiquité tardive, on se reportera à Blanchet 1907. 9. Sur les blocs erratiques mis en œuvre dans les enceintes, on consultera Blagg 1983 et Hiernard 2003.  CARRIÈRE D’OBJETS 221 La Métamorphose des pierres été admis que ces enceintes avaient été élevées à la hâte, enserrant les quelques vestiges encore debout des cités moribondes. Or il est désormais admis que ces pratiques de récupération n’étaient pas forcément synonymes de travail bâclé. Au contraire, la mise en œuvre des blocs montre bien une exploitation raisonnée de ces « carrières de pierres » opportunes. De plus, ces pratiques étaient sans doute un moyen de tirer parti au mieux des monuments abandonnés en les rayant progressivement du paysage urbain afin de faire peau neuve. Ces réutilisations sont à l’évidence pragmatiques. L’exploitation des monuments ruinés n’était ni plus ni moins que l’opportunité d’exploiter à moindres frais ces car-rières ad hoc . Mais d’autres réutilisations similaires semblent au contraire obéir à des motivations moins placides. Au pragmatisme s’ajoute une nette volonté de détruire, d’éradiquer la mémoire de l’objet. En novembre 1793, David proposait lors d’une séance à la Convention nationale d’élever un monument sur la place du Pont-Neuf qui « trans-mette à nos descendants le premier trophée élevé par le peuple souverain de sa victoire sur les tyrans ». La base de ce monument à la gloire du peuple serait constituée des débris des statues bûchées des rois qui ornaient le portail de Notre-Dame de Paris  10 . Les monu-ments royaux sont dédaignés. La destruction des marques de l’Ancien Régime, considé-rées comme autant de vestiges de la féodalité à abattre, est envisagée avec une délectation certaine. Les vestiges de l’Ancien Régime sont sacrifiés sur l’autel de la démocratie. Un temps nouveau, le temps du peuple, s’édifie sur les ruines de la noblesse. Le remploi bel-liqueux de ces fragments symbolise la victoire du peuple français  11 .Une estampe réalisée pendant la période révolutionnaire montre l’allégorie de la Renommée, vêtue du manteau royal, renversant et foulant aux pieds la statue de Louis  XVI  12 . L’Idole renversée  opère un renversement radical. Le règne de l’obscurantisme et de la superstition est mis à bas. Le terme « idole » est en outre loin d’être anodin. Il renvoie bien sûr au topos  de la destruction des idoles païennes par le christianisme. Le but est bien d’abattre l’ancienne religion pour ériger la nouvelle. Et le parallèle est encore plus aigu si l’on songe qu’un grand nombre de statues royales furent démembrées pour être réutilisées comme fondation de statues ou de monuments érigés à la gloire du peuple. La chute de l’Ancien Régime amène un ordre nouveau. Les récits hagiographiques évoquent à l’envi les destructions des sanctuaires païens. L’apologétique chrétienne assimile naturellement les pratiques de récupération à une forme de destruction belliqueuse et les objets renversés à des tropaea fidei . Cer-taines sources anciennes évoquent ainsi les sanctuaires des anciens dieux comme des lieux démoniaques qu’il importait de purifier  13 . Le souvenir impie est une souillure qu’il 10.  Dans  Le Moniteur universel , 19 brumaire an II, p. 200 ; PV Comité d’Instruction Publique  1894, p. 778-779, 785, 794. On consultera encore Michel et Bordes 1988. Sur le vandalisme révolutionnaire, on consultera notamment Bernard-Griffiths, Chemin et Ehrard 1992. 11. Intervention de Mathieu, président du Comité d’Instruction Publique, devant la Convention, le 28 frimaire an II, pour la conservation des arts. La Révolution permet au peuple de « recueillir dans les dépouilles  du despotisme vaincu ce qui peut embellir et éterniser la victoire et servir à la fois d’ornement, de trophée  et d’appui à la liberté et à l’égalité » (nous soulignons ; Michel et Bordes, p. 182). 12.  BNF Estampes, Qb 1 M 100 738. Voir Duprat 1992. 13.  Gandolfo 1989, p. 883-923.  222 importe de laver par le rituel de conversion. Le but de l’apologétique est d’établir de façon indubitable la crédibilité rationnelle et historique du dogme. Les nombreuses destruc-tions que se plaisent à rapporter ces récits sont donc sans doute à nuancer. Néanmoins, ces récits sont révélateurs de la façon dont les vestiges païens étaient considérés. Dans les premières années du VI e siècle, saint Benoît arrive au Mont-Cassin : « Il y avait là un temple très ancien où, selon le rite antique des païens, un culte était rendu à Apollon par les pauvres imbéciles d’une population agricole. Tout autour avaient poussé des bois consacrés aux démons ; encore en ce temps-là une foule d’infidèles prenait beaucoup de peine, dans son inconscience, à des sacrifices sacrilèges. Dès son arrivée, l’homme de Dieu brisa l’idole, renversa l’autel, rasa les bois ; dans ce temple d’Apollon, il bâtit un oratoire à saint Martin et, à l’emplacement de l’autel d’Apollon, un oratoire à saint Jean. Il appelait à la foi, par une prédication continuelle, toute la population des alentours  14 . »Il semble bien que la chute de l’idole marque véritablement la ruine (au sens premier du mot, « ruine » vient du latin ruina , qui signifie la chute, l’écroulement) de l’ancienne religion. La destruction des faux dieux entérine une remise en ordre. Dès lors, la nouvelle religion s’établit, au sens propre comme au sens figuré, sur les ruines de l’ancienne religion. Le christianisme dissipe, voire annihile, le souvenir du paganisme. Ces réutilisations s’apparentent à une damnatio memoriae  15 .On a évoqué précédemment les nombreux débris lapidaires réutilisés dans les enceintes de l’Antiquité tardive. On pourrait croire que les œuvres englouties dans les murailles, sombrant dans l’oubli, étaient perdues à jamais. Il n’en est rien. La destruction des murailles révéla un grand nombre d’œuvres, encore intactes. Au  XVI e  siècle, durant les campagnes militaires contre l’Espagne, François I er , séjournant dans l’ancienne capitale de la Narbonensis Prima , fit enchâsser un certain nombre de ces œuvres exhumées dans les remparts de la ville. Un grand nombre de stèles, par définition objets cultuels, furent alors réutilisées et soudainement promues au statut d’œuvres d’art.L’exhibition de ces monuments funéraires engendre une métamorphose.« Toute œuvre d’art se crée pour satisfaire un besoin, mais un besoin assez passionné pour lui donner naissance. Puis ce besoin se retire de l’œuvre comme le sang d’un corps, et l’œuvre commence sa 14.  Cité par Judic 2002, p. 114. 15.  Dans l’Antiquité, la damnatio memoriae  est la condamnation à l’oubli votée par le Sénat à l’encontre d’un personnage politique. Les statues sont renversées, les inscriptions supprimées. On efface au sens propre du terme le souvenir de ces personnages. Cette amnésie est une condamnation infamante.  CARRIÈRE D’OBJETS 223 La Métamorphose des pierres 16.  Malraux 2004a, p. 1188-1191. 17.  Malraux 2004b, p. 201-331. mystérieuse transfiguration. Elle entre au domaine des ombres. Seul, notre besoin à nous, notre passion à nous l’en feront sortir  16 . »Voilà le sort des pierres de Narbonne ; à ceci près que s’opèrent ici plusieurs méta-morphoses. Les stèles, qui consacrent la mémoire du défunt, ont d’abord fait office de matériaux de construction. Cette réutilisation oblitère non seulement la nature première de l’œuvre, mais encore sa fonction mémorielle. La mémoire du défunt tombe dès lors dans l’oubli. Sombre transfiguration. Dans un second temps, la réutilisation ordonnée par François I er  modifie radicalement la donne. Exhumées des maçonneries, ces œuvres sont mises à la lumière. Éclatante transfiguration. Ces monuments deviennent alors œuvres d’art. Ironie du sort, ces stèles tiennent de nouveau un rôle mémoriel. Ce n’est plus la mémoire d’un défunt qu’elles commémorent, mais celle de la ville. C’est à travers les sens et donc les usages qu’en font les contemporains, à travers les valeurs qu’ils leur accordent, qu’il faut envisager, d’une chronologie à l’autre, les métamorphoses de l’objet-remploi  17 .Mais le devenir des œuvres dégagées des enceintes démantelées au fil des siècles est loin d’être toujours aussi heureux. Et l’on saisit alors à quel point le destin de l’objet-remploi est précaire, tant il est vrai qu’il est tributaire des contextes dans lesquels il se réincarne. Au  XIX e  siècle, la destruction de l’enceinte de Dijon livra là encore un grand nombre de sculptures. La Commission archéologique de la Côte-d’Or tenta de conserver la plupart des vestiges dégagés, en vain. Aussitôt mis au jour, de nombreux fragments furent de nouveau réutilisés pour la construction du nouvel hôtel de ville.« On ne peut assurer ici le zèle de la Commission archéologique de la Côte-d’Or. Cette Société a sollicité en faveur de son musée lapidaire et défendu, autant qu’elle l’a pu, ces précieux débris. Mais l’entrepreneur avait besoin de pierres tendres pour former les clefs de voûte de ses arcades, où il voulait faire tailler des mascarons. Il s’en est donc emparé malgré le vœu de l’administration municipale qui les avait cédées à la Société archéologique et qui avait bien senti la convenance d’en enrichir le musée lapidaire de notre ville. La Société archéologique a réclamé. Alors on a scié les frises, on a livré quelques placages incomplets. Cependant les frises n’étaient point tout ; elles ne suffisaient point pour éclairer le dessin général de l’œuvre. Il y avait des architraves, des entablements entiers que l’on retirait en masse des substructions du
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