La science en réseau. Les gestionnaires d'information « invisibles » dans la production d'une base de données scientifiques

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    LA SCIENCE EN RÉSEAU Les gestionnaires d'information « invisibles » dans la production d'une base de donnéesscientifiques Florence Millerand   S.A.C. | Revue d'anthropologie des connaissances 2012/1 - Vol. 6, n°1pages 163 à 190 ISSN 1760-5393 Article disponible en ligne à l'adresse: -------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- http://www.cairn.info/revue-anthropologie-des-connaissances-2012-1-page-163.htm -------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- Pour citer cet article : -------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- Millerand Florence, « La science en réseau » Les gestionnaires d'information « invisibles » dans la productiond'une base de données scientifiques, Revue d'anthropologie des connaissances  , 2012/1 Vol. 6, n°1, p. 163-190. DOI : 10.3917/rac.015.0201 -------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- Distribution électronique Cairn.info pour S.A.C.. © S.A.C.. Tous droits réservés pour tous pays.La reproduction ou représentation de cet article, notamment par photocopie, n'est autorisée que dans les limites desconditions générales d'utilisation du site ou, le cas échéant, des conditions générales de la licence souscrite par votreétablissement. Toute autre reproduction ou représentation, en tout ou partie, sous quelque forme et de quelque manière quece soit, est interdite sauf accord préalable et écrit de l'éditeur, en dehors des cas prévus par la législation en vigueur enFrance. Il est précisé que son stockage dans une base de données est également interdit.    D  o  c  u  m  e  n   t   t   é   l   é  c   h  a  r  g   é   d  e  p  u   i  s  w  w  w .  c  a   i  r  n .   i  n   f  o  -  u  q  a  m   -  -   1   3   2 .   2   0   8 .   1   3   2 .   9   5  -   0   3   /   0   5   /   2   0   1   2   0   0   h   2   9 .   ©   S .   A .   C . Dmeéégdswcrnnoum 12190020©SAC  Revue d’anthropologie des connaissances – 2012/1 163 D OSSIER  « L ES   PETITES   MAINS   DE   LA   SOCIÉTÉ   DE   L ’ INFORMATION  » L A   SCIENCE   EN   RÉSEAU Les gestionnaires d’information « invisibles » dans la production d’une base de données scientifiques F LORENCE   MILLERANDRÉSUMÉ Les développements technologiques contemporains en matière d’infrastructures numériques permettent d’observer de nouvelles formes de travail, voire de nouvelles catégories de travailleurs, dans les milieux scientifiques. Basé sur une étude ethnographique d’un réseau américain de chercheurs en écologie, cet article s’attache au travail des gestionnaires d’information ( information manager  s), « techniciens invisibles » responsables de la gestion des données scientifiques au sein des laboratoires. Il montre comment le développement d’un projet de très grande base de données s’accompagne de processus de mise en visibilité et invisibilité des gestionnaires d’information et de leur travail, et discute des enjeux de la mise en invisibilité des activités de documentation des données en particulier, sur les processus de production des connaissances scientifiques. L’invisibilité des gestionnaires d’information apparaît reliée à un aspect fondamental de leur travail, en l’occurrence un « travail d’articulation » caractérisé par des activités de bricolage, de traduction et d’effacement. Le travail des petites mains de la gestion et de la documentation des données dans les sciences est sans cesse à refaire et à réinventer. Mots clés :  travail invisible, technicien invisible, gestionnaire d’information, metadonnée, standard, infrastructure    D  o  c  u  m  e  n   t   t   é   l   é  c   h  a  r  g   é   d  e  p  u   i  s  w  w  w .  c  a   i  r  n .   i  n   f  o  -  u  q  a  m   -  -   1   3   2 .   2   0   8 .   1   3   2 .   9   5  -   0   3   /   0   5   /   2   0   1   2   0   0   h   2   9 .   ©   S .   A .   C . Dmeéégdswcrnnoum 12190020©SAC  164 Revue d’anthropologie des connaissances – 2012/1 INTRODUCTION Les milieux scientifiques connaissent actuellement des développements technologiques majeurs en matière d’infrastructures numériques basées sur les réseaux, qui visent, entre autres, la circulation et le partage des données de recherche entre les frontières institutionnelles et disciplinaires. À l’instar des premières grandes banques de données en sciences de la vie (cf. la GenBank ou la Protein Data Bank), un mouvement similaire se développe dans d’autres domaines scientifiques, notamment en sciences de la nature où les défis scientifiques actuels (le changement climatique ou la biodiversité par exemple) requièrent la mise en commun de grandes quantités de données pluridisciplinaires. On voit ainsi émerger la constitution de gigantesques entrepôts de données, juxtaposant de façon inédite des champs disciplinaires auparavant jamais rapprochés et donnant à observer de nouvelles formes de travail, voire de nouveaux travailleurs, dans les milieux scientifiques.La question de la fabrication de ces nouveaux équipements scientifiques est encore peu explorée. Elle apparaît pourtant cruciale. La façon dont nous classons, enregistrons et stockons les données, informations et connaissances (que ce soit dans des notes manuscrites, des livres ou des bases de données) façonne inextricablement la façon dont nous connaissons (Goody, 1979 ; Bowker, 2006). Bowker a montré comment la construction de bases de données dans le domaine de la biodiversité revenait à organiser et à classer le monde naturel d’une façon qui excluait inéluctablement certains espaces, certaines entités et temporalités (Bowker, 2000). Nous avons montré comment le choix d’un standard informatique pour le stockage et le partage de données en sciences de l’environnement revenait à privilégier a priori une perspective disciplinaire sur une autre, en facilitant l’accès à des données environnementales physiques plutôt qu’à des données biologiques (Millerand et Bowker, 2008, 2009). Au-delà de leurs enjeux épistémiques et scientifiques, les systèmes de classifications, les normes et conventions terminologiques peuvent également rendre visibles (ou invisibles) des catégories d’acteurs et d’activités, et ce faisant, produire un certain ordonnancement du monde – par exemple, via l’instauration d’une certaine division du travail, associée à des mécanismes de reconnaissance sociale et professionnelle (Bowker et Star, 1999 ; Desrosières et Thévenot, 1988 ; Thévenot, 1986). Il s’agit dès lors de se pencher sur le travail concret de fabrication de ces infrastructures, un travail d’arrière-scène, en coulisse, pour saisir le rôle de la matérialité des supports d’une part, et la diversité des acteurs et des activités en jeu d’autre part.Cet article s’attache à une catégorie d’activités et d’acteurs peu habitués à être sous les projecteurs, que l’on regroupe dans la catégorie fourre-tout du travail technique et des « techniciens ». Il s’agit plus précisément du travail des gestionnaires d’information ( information manager  ), c’est-à-dire des personnes qui, au sein des laboratoires et groupes de recherche, s’occupent de la gestion des données de recherche, ce qui inclut généralement des activités de traitement, de sauvegarde, de stockage, voire de collecte sur le terrain et    D  o  c  u  m  e  n   t   t   é   l   é  c   h  a  r  g   é   d  e  p  u   i  s  w  w  w .  c  a   i  r  n .   i  n   f  o  -  u  q  a  m   -  -   1   3   2 .   2   0   8 .   1   3   2 .   9   5  -   0   3   /   0   5   /   2   0   1   2   0   0   h   2   9 .   ©   S .   A .   C . Dmeéégdswcrnnoum 12190020©SAC  Revue d’anthropologie des connaissances – 2012/1 165 d’analyse. À partir d’une étude empirique basée sur un réseau américain de chercheurs en écologie (ci-après « le Réseau » avec un grand R), cet article vise à mieux comprendre la participation des gestionnaires d’information à l’activité scientifique, et plus précisément à envisager les processus de mise en visibilité ou invisibilité du travail de ces « techniciens invisibles » (Shapin, 1989), dans le contexte particulier du développement d’une grande base de données. Nous montrerons comment, dans le cas étudié, la constitution d’une base de données à l’échelle du Réseau s’est accompagnée de processus de mise en visibilité et invisibilité des gestionnaires d’information et de leur travail, et comment cela a contribué à redéfinir partiellement leur rôle au sein du Réseau.Nous commençons par présenter les éléments théoriques et méthodologiques qui permettent de situer notre recherche. Nous exposons ensuite l’étude empirique et le terrain de recherche sur lesquels sont basés les arguments développés dans cet article. Nous développons alors un argumentaire en deux volets. Dans un premier temps, nous décrivons le travail des gestionnaires d’information, en insistant plus particulièrement sur l’activité de documentation des données scientifiques. Nous proposons une explication de l’invisibilité des gestionnaires d’information et de leur travail en la reliant à un aspect fondamental de leur travail que nous appréhendons en tant qu’un « travail d’articulation » au sens de Strauss (1985, 1988, 1992) et que nous caractérisons, dans le contexte particulier de la gestion des données scientifiques, par des activités de bricolage, de traduction et d’effacement. Dans un deuxième temps, nous montrons comment, dans le cours du développement de la base de données, les gestionnaires de données deviennent à la fois partiellement « visibles » – dans la mesure où on leur reconnaît un nouveau rôle et de nouvelles responsabilités – et « invisibles »  – dans la mesure où une grande partie de leur travail fait l’objet d’une mise en invisibilité. Nous discutons des enjeux de la mise en invisibilité des activités de documentation des données en particulier, sur les processus de production des connaissances scientifiques. Nous concluons en suggérant des pistes d’analyse pour la prise en compte et l’étude du travail des techniciens dans les développements contemporains d’infrastructures numériques dans les sciences. TECHNICIENS, INFRASTRUCTURES ET TRAVAIL INVISIBLE Dans les laboratoires, les techniciens sont juste des techniciens. Dans l’histoire officielle des réalisations scientifiques, ils n’existent ni par leur nom, race, genre ou identité mais seulement par leur fonction (Timmermans, 2003, p. 197). Les techniciens de laboratoire, petites mains qui travaillent à faire avancer la science aux côtés des chercheurs, ont longtemps été absents, non seulement    D  o  c  u  m  e  n   t   t   é   l   é  c   h  a  r  g   é   d  e  p  u   i  s  w  w  w .  c  a   i  r  n .   i  n   f  o  -  u  q  a  m   -  -   1   3   2 .   2   0   8 .   1   3   2 .   9   5  -   0   3   /   0   5   /   2   0   1   2   0   0   h   2   9 .   ©   S .   A .   C . Dmeéégdswcrnnoum 12190020©SAC  166 Revue d’anthropologie des connaissances – 2012/1 des récits historiques des découvertes scientifiques (Shapin, 1989), mais aussi des travaux des sociologues des sciences. Récemment, plusieurs travaux ont ouvert la voie à des questionnements de recherche sur le travail de ces « petites mains », acteurs souvent peu visibles dans la production et la circulation des connaissances, qu’il s’agisse de la contribution des amateurs (ou des « non-scientifiques ») (Mukerji, 2009 ; Epstein, 1995) ou des techniciens au sens large (Barley et Bechky, 1994 ; Shapin, 1989 ; Cambrosio et Keating, 1988 ; Lynch, 1985 ; Collins, 1974 ; Goodwin, 1995 ; Timmermans, 2003). Les études de laboratoire ont attiré l’attention sur le travail pratique de fabrication des faits scientifiques. Ce faisant, elles ont souligné le rôle d’acteurs intermédiaires, dont les techniciens, qui travaillent à faire le lien entre les entités du monde physique (la mesure d’une quantité de carbone) et le monde symbolique (la biomasse d’une forêt), entre les particularités d’une expérimentation locale et un système de connaissance (Latour et Woolgar, 1979 ; Traweek, 1988 ; Lynch, 1985 ; Knorr-Cetina, 1981). Cependant, si on leur reconnaît un rôle clef dans les opérations de « traduction », notamment dans la production des « inscriptions » (Latour et Woolgar, 1979), la contribution des techniciens est rarement analysée en tant que telle (du point de vue d’une sociologie du travail scientifique), mais presque toujours en fonction de leur contribution aux processus de production des connaissances scientifiques (du point de vue d’une sociologie de la connaissance) (Barley et Bechky, 1994). Au final, les travaux qui se sont penchés sur le rôle des techniciens dans les sciences à partir d’un questionnement sur l’organisation sociale du travail dans les laboratoires restent peu nombreux.Pour les non-techniciens, les connaissances et savoir-faire des techniciens sont généralement perçus comme étant complexes, voire hermétiques, et leur rôle comme étant avant tout un second rôle, au service d’autres tâches, plus intellectuelles, qui occupent le premier rang de l’activité scientifique, comme la rédaction d’articles scientifiques (Barley et Bechky, 1994). Par ailleurs, les milieux scientifiques auraient une propension à dévaluer les collaborateurs au statut social inférieur (Shapin, 1989), non seulement parce que ceux-ci assument une fonction de « soutien » (les techniciens travaillant au service des chercheurs qu’ils assistent), mais aussi parce que les connaissances qu’ils détiennent sont essentiellement des connaissances dites contextuelles, certes indispensables à la production scientifique, mais dont le prestige est moindre par rapport aux connaissances dites formelles (Barley et Bechky, 1994). De ce fait, les techniciens – comme la nature précise du travail technique – restent, le plus souvent, « invisibles » (Star et Strauss, 1999).Et pourtant, les techniciens assument en pratique une diversité de tâches dans le cadre desquelles ils mobilisent un vaste ensemble de savoirs, que ce soit sur le plan théorique ou pratique. Ainsi, Lynch (1982, 1985) montre comment les techniciens de laboratoire en neurobiologie qui manipulent les microscopes électroniques, mobilisent à la fois des connaissances théoriques (donc certaines théories scientifiques) et des savoirs situés pour identifier les anomalies et artefacts – que les neurobiologistes sont incapables de repérer eux-mêmes.    D  o  c  u  m  e  n   t   t   é   l   é  c   h  a  r  g   é   d  e  p  u   i  s  w  w  w .  c  a   i  r  n .   i  n   f  o  -  u  q  a  m   -  -   1   3   2 .   2   0   8 .   1   3   2 .   9   5  -   0   3   /   0   5   /   2   0   1   2   0   0   h   2   9 .   ©   S .   A .   C . Dmeéégdswcrnnoum 12190020©SAC
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