Jean-Luc Lagarce et la poétique du détour : l'exemple de Juste la fin du monde

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    JEAN-LUC LAGARCE ET LA POÉTIQUE DU DÉTOUR : L'EXEMPLE DEJUSTE LA FIN DU MONDE   Catherine Brun   P.U.F. | Revue d'histoire littéraire de la France 2009/1 - Vol. 109pages 183 à 196 ISSN 0035-2411 Article disponible en ligne à l'adresse: -------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- http://www.cairn.info/revue-d-histoire-litteraire-de-la-france-2009-1-page-183.htm -------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- Pour citer cet article : -------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- Brun Catherine, « Jean-Luc Lagarce et la poétique du détour : l'exemple de Juste la fin du monde », Revue d'histoire littéraire de la France  , 2009/1 Vol. 109, p. 183-196. DOI : 10.3917/rhlf.091.0183 -------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- Distribution électronique Cairn.info pour P.U.F.. © P.U.F.. Tous droits réservés pour tous pays.La reproduction ou représentation de cet article, notamment par photocopie, n'est autorisée que dans les limites desconditions générales d'utilisation du site ou, le cas échéant, des conditions générales de la licence souscrite par votreétablissement. Toute autre reproduction ou représentation, en tout ou partie, sous quelque forme et de quelque manière quece soit, est interdite sauf accord préalable et écrit de l'éditeur, en dehors des cas prévus par la législation en vigueur enFrance. Il est précisé que son stockage dans une base de données est également interdit.    D  o  c  u  m  e  n   t   t   é   l   é  c   h  a  r  g   é   d  e  p  u   i  s  w  w  w .  c  a   i  r  n .   i  n   f  o  -   U  n   i  v  e  r  s   i   t   é   d  e   P  a  r   i  s   3   S  o  r   b  o  n  n  e   N  o  u  v  e   l   l  e  -  -   1   9   5 .   2   2   1 .   7   1 .   4   8  -   2   3   /   0   3   /   2   0   1   4   1   5   h   3   5 .   ©   P .   U .   F . DmeéégdswcrnnoUvsédPs3SbNe12742021©PUF  * Université de Paris III-Sorbonne nouvelle.1. Citons notamment les colloques organisés les 8 et 9 juin 2007 à la Maison de la Recherchede l’Université Paris-Sorbonne autour du Pays lointain (« Regards lointains») par DenisGuénoun; du 18 au 20 octobre 2007 à Besançon par «L’Année (…) Lagarce» en collaborationavec le Nouveau Théâtre- CDN de Besançon et de Franche-Comté et l’Université de Franche-Comté (« Traduire Lagarce»); les 28 et 29 mars 2008 à l’Université Paris III et au ThéâtreNational de la Colline sous la direction de Jean-Pierre Sarrazac et Catherine Naugrette (« Jean-Luc Lagarce dans le mouvement dramatique»). JEAN-LUC LAGARCEET LA POÉTIQUE DU DÉTOUR:L’EXEMPLE DE JUSTE LA FIN DU MONDE  C ATHERINE B RUN * «Le monde ne marche que par le malentendu.C’est par le malentendu universel que tout lemonde s'accorde.Car si,par malheur,on se comprenait,on ne pour-rait jamais s’accorder.»Baudelaire,  Mon cœur mis à nu . Jean-Luc Lagarce aurait eu cinquante ans le 14 février 2007. Pour lecélébrer,ses amis,au premier rang desquels François Berreur,avec lequelil avait fondé la maison d’édition Les Solitaires intempestifs,ont souhaitéfaire de cette année une «année Lagarce». Rencontres,colloques 1 ,lec-tures,spectacles,publications se succèdent à un rythme soutenu.L’actualité parisienne de cet automne en témoigne:la compagnie LesPossédés joue  Derniers remords avant l’oubli au Théâtre de la Bastille(22 octobre-25 novembre),la mise en scène par François Berreur du Voyage à La Haye est reprise au Théâtre du Vieux-Colombier (21-23novembre),François Rancillac crée  Retour à la citadelle au Théâtredes Abbesses (5-21 décembre),tandis que  Juste la fin du monde ,piècemise au programme du Baccalauréat option «Théâtre»,créée à la MC2 RHLF,2009,n°1,p. 183-196    D  o  c  u  m  e  n   t   t   é   l   é  c   h  a  r  g   é   d  e  p  u   i  s  w  w  w .  c  a   i  r  n .   i  n   f  o  -   U  n   i  v  e  r  s   i   t   é   d  e   P  a  r   i  s   3   S  o  r   b  o  n  n  e   N  o  u  v  e   l   l  e  -  -   1   9   5 .   2   2   1 .   7   1 .   4   8  -   2   3   /   0   3   /   2   0   1   4   1   5   h   3   5 .   ©   P .   U .   F . DmeéégdswcrnnoUvsédPs3SbNe12742021©PUF  REVUED ’ HISTOIRELITTÉRAIREDELAFRANCE 184 2. Jean-Luc Lagarce,  Juste la fin du monde ,pièce écrite dans le cadre d’une bourse Léonardde Vinci à Berlin,en 1990; créée en octobre 1999 au Théâtre Vidy-Lausanne,dans une mise enscène de Joël Jouanneau; Éditions Les Solitaires intempestifs,Besançon,2005,p. 5. de Grenoble (2-12 octobre),est donnée au Théâtre de la Ville - Cité inter-nationale (13-25 novembre),avant d’entrer au répertoire de la Comédiefrançaise,à partir du 1 er mars 2008,dans une mise en scène de MichelRaskine. Autant de mises à l’épreuve de la légende qui entoure le théâtrede Lagarce,celle d’un théâtre de paroles,d’un théâtre presque clos à forcede se désintéresser du monde,d’un théâtre hanté par la seule menace de lamort,d’un théâtre de la perte,avant tout. Cette œuvre ne serait de sontemps que de tendre à l’épure,ne serait moderne que d’être classique,neserait politique que d’ausculter les rapports au sein du corps social ou dela sphère familiale,amicale,amoureuse.De cette veine justement,  Juste la fin du monde semble le parangon:huis clos à cinq personnages,la mère,sa fille,ses deux fils,la femme del’un des fils,«un dimanche,évidemment» 2 ,dans la maison où vivent lamère et sa fille. La fable est mince:le fils aîné,Louis,revenu voir les sienspour leur annoncer sa «mort prochaine et irrémédiable» (8),repart «sansavoir rien dit de ce qui [lui] tenait à cœur» (61),sans avoir même pousséun «grand et beau cri» (77). Un drame en apparence statique donc,oùrien ne se passe,où la notion même d’événement perd toute pertinence.À moins que cette pièce ne soit à ce point habitée par la violence des-tructrice des événements et des rapports de domination qu’elle s’emploieà la détourner,héritière en ceci de la tragédie classique,où les catas-trophes sont renvoyées au hors-scène non de ne pas exister mais d’existertrop fortement pour être soutenables,et où les mots s’offrent comme lapossibilité ultime et irremplaçable de mourir en beauté. C’est cette poé-tique du détour que je voudrais analyser comme une manière esthétique,éthique,politique d’être au monde. INSAISISSABLE PRÉSENT D’emblée,le présent semble disqualifié,vidé de toute substance,coincé entre les conséquences inéluctables d’une catastrophe ayant tou- jours déjà eu lieu et l’anticipation d’une fin inévitable. Le Prologue,pro-noncé par Louis,s’ouvre sur un «Plus tard»,renforcé par cinq occur-rences de «l’année d’après». Cette temporalité de l’après-coup ne permetd’approcher l’événement qu’indirectement,de biais,par tâtonnementssuccessifs:«j’allais mourir à mon tour»,«c’est à cet âge que je mour-rai». Une mort a eu lieu; une autre est programmée:le temps de lareprésentation paraît résulter de cette double soustraction.    D  o  c  u  m  e  n   t   t   é   l   é  c   h  a  r  g   é   d  e  p  u   i  s  w  w  w .  c  a   i  r  n .   i  n   f  o  -   U  n   i  v  e  r  s   i   t   é   d  e   P  a  r   i  s   3   S  o  r   b  o  n  n  e   N  o  u  v  e   l   l  e  -  -   1   9   5 .   2   2   1 .   7   1 .   4   8  -   2   3   /   0   3   /   2   0   1   4   1   5   h   3   5 .   ©   P .   U .   F . DmeéégdswcrnnoUvsédPs3SbNe12742021©PUF  JEAN - LUCLAGARCEETLAPOÉTIQUEDUDÉTOUR 185En outre,la venue de Louis dans cette maison quittée de longue datene fait que précéder une nouvelle séparation,un nouveau départ,préfigu-rant eux-mêmes la mort annoncée aux lecteurs / spectateurs mais tue auxfamiliers du fils prodigue. Rien de neuf sous le soleil:cette arrivée n’estqu’un retour,ce départ ne sera qu’une redite. Antoine,le frère de Louis,ne feint pas de l’ignorer,qui anticipe le moment où son aîné les «quit-ter[a] encore» (75). Rien n’arrive ainsi qui ne se soit produit plus tôt,iciou ailleurs,et qui ne doive se reproduire. Si bien que la question du retour,qui obsède le théâtre de Lagarce depuis Elles disent  … (l’ Odyssée ),1’unde ses premiers spectacles (1978-1979) et  Retour à la citadelle (1984),n’implique pas seulement un épanchement du passé dans le présent,maispostule une itération généralisée. Ce qui revient,c’est ce qui a été,ceuxqui ont été et qui sont destinés à revenir:«Ils reviendront. / Ils reviennenttoujours» (42). La distinction entre l’original et la copie,le même etl’autre,le mort et le vif vacille. Revenir,est-ce revenir au même,à ce quel’on a «toujours été»,le familier en lequel la Mère reconnaît «[s]onfils» (10) quand elle appelle «autre fils»,celui qui est resté? Est-ce selaisser happer par le passé et son inertie,ou se proposer autre à ceux quisont restés,devenir celui qu’«on ne […] connaît pas» (21),l’étrangerque Catherine,la femme de Louis,n’a jamais rencontré,celui qui n’a jamais vu les enfants de son frère,celui qui se plaît à (se) donner «l’illu-sion» d’être son «propre maître» (8)? Revenir,est-ce se délester de l’ac-cessoire,des apparences,pour aller à l’essentiel et «cesser de jouer»(47),ou est-ce succomber à un nouveau leurre en tentant naïvement defaire communauté? Le retour n’est-il qu’un détour supplémentaire ouannule-t-il les détours antérieurs? Faute de le savoir,il est impossibled’établir qui,de Louis ou de ceux qu’il retrouve provisoirement,vit vrai-ment:celui qui revient — futur mort pourtant et déjà survivant d’unecatastrophe intime sinon historique — le seul à avoir tenté de s’inventer,ou ceux qui sont restés et ont continué à suivre la pente de l’existence— fondant,à leur tour,une famille (deux enfants:une fille,un garçon),dans leur «petite maison»? Seule la fin,qui aimante le texte,pourraitpermettre de trancher,mais elle-même échappe,comme s’il ne pouvait yavoir davantage de fin véritable qu’il n’y eut de réel commencement. Lamort réelle,la mort symbolique (la séparation) ou le terme de la parolen’existent que projetés dans un futur plus ou moins lointain et atteignable.Alors que le «j’en aurai fini» de l’épilogue semble annoncer un dénoue-ment proche,le texte s’interrompt plus qu’il ne s’achève sur un «jeregretterai» qui implique une nouvelle projection dans le futur.Or l’urgence née de la réitération des «ne… plus»,comme si la findu dire ou du vivre était imminente,loin d’impliquer une accélérationévénementielle,brusque et brutalise les échanges,tend les rapports de    D  o  c  u  m  e  n   t   t   é   l   é  c   h  a  r  g   é   d  e  p  u   i  s  w  w  w .  c  a   i  r  n .   i  n   f  o  -   U  n   i  v  e  r  s   i   t   é   d  e   P  a  r   i  s   3   S  o  r   b  o  n  n  e   N  o  u  v  e   l   l  e  -  -   1   9   5 .   2   2   1 .   7   1 .   4   8  -   2   3   /   0   3   /   2   0   1   4   1   5   h   3   5 .   ©   P .   U .   F . DmeéégdswcrnnoUvsédPs3SbNe12742021©PUF  REVUED ’ HISTOIRELITTÉRAIREDELAFRANCE 186 3. Jean-Pierre Sarrazac,  L’Avenir du drame ,Circé,1999,p. 150-151.4. François Jullien,  Le Détour et l’accès ,Grasset,1995,p. 48.5.  Ibid. ,p. 17.6.  Ibid. ,p. 48.7. «tant de temps»,«si longtemps» (18),«trop de temps passé» (38).8. «Trente-quatre années. / pour moi aussi,cela fait trente-quatre années. / Je ne me rends pascompte:/ c’est beaucoup de temps?» (41). paroles. La Mère en est consciente,qui prédit à Louis:«ils auront peurdu peu de temps et ils s’y prendront maladroitement,/ et cela sera mal ditou dit trop vite,d’une manière trop abrupte,ce qui revient au même,/ etbrutalement encore,car ils sont brutaux» (36). Comme de fin il n’est pasplus que de commencement,l’anticipation de la fin altère le présent,letire du côté de la surenchère,de la démesure,du «trop»,d’une violenceexcessive du présent et du dialogue qui justifie la poétique du détour,l’im-pose comme la seule manière possible de vivre,le seul mode de résistancepossible.Précisons d’emblée que par «poétique du détour»,il ne s’agit pas defaire référence à la distanciation brechtienne dans laquelle J.-P. Sarrazacvoit un «arc de tension» entre l’étranger et le  familier  3 et qui serait uneincitation à «reconnaître» la réalité,mais bien plutôt à cette pratique duverbe,à cette habileté discursive dont François Jullien rend compte dans  Le Détour et l’accès 4 et qui est celle du stratège chinois:«Force est dereconnaître que ce goût injustifié du détour n’en constitue pas moins unesorte de talent,que cette dérobade continuelle […] s’est érigée en élé-gance,donc participe à l’art» 5 . «Car,[…] la subtilité du rapport de biaisouvre la voie aux jeux infinis de la manipulation» 6 .Ainsi,le présent,temps de ce qui advient,condamné à se situer dansles conséquences d’un passé qu’il se contente souvent de réactualiser oudans l’anticipation de ce qui ne peut qu’arriver,est-il encore fragilisé parles itératifs qui le trouent et mettent à mal la distinction entre événementet rite. Le parti de situer ce drame «un dimanche,évidemment» (5)contribue à cette indifférenciation. Ce dimanche de retrouvailles,com-ment le distinguer absolument des dimanches rituels de l’enfance que laMère évoque à plaisir dans la quatrième scène de la première partie?Certes,le temps des promenades obligatoires en voiture n’est plus,mais letempo est bien celui d’un dimanche parmi d’autres:«C’est l’après-midi,toujours été ainsi:/ le repas dure longtemps,/ on n’a rien à faire,on étendses jambes.» (41). Ainsi dilaté,cet insaisissable présent perd toute sonacuité et devient impalpable comme la durée — durée de l’absence 7 ,durée de la vie 8 ,durée de l’action:«un dimanche,évidemment,ou bienencore durant près d’une année entière» (5) — au point que la logique dusonge ne cesse de concurrencer celle du déroulement diachronique. Le    D  o  c  u  m  e  n   t   t   é   l   é  c   h  a  r  g   é   d  e  p  u   i  s  w  w  w .  c  a   i  r  n .   i  n   f  o  -   U  n   i  v  e  r  s   i   t   é   d  e   P  a  r   i  s   3   S  o  r   b  o  n  n  e   N  o  u  v  e   l   l  e  -  -   1   9   5 .   2   2   1 .   7   1 .   4   8  -   2   3   /   0   3   /   2   0   1   4   1   5   h   3   5 .   ©   P .   U .   F . DmeéégdswcrnnoUvsédPs3SbNe12742021©PUF
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