Communication hypnotique, symptômes et émotions

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  Communication hypnotique, symptômes et émotions Thierry MELCHIOR  * Abstract An attempt of interpretation of hypnosis and suggestion from a communicational perspective may provide new ways of understanding its therapeutical value. Résumé Il est possible de comprendre certains aspects de l’hypnose par l’analyse des phénomènes communicationnels qui s’y jouent, ce qui peut permettre de mieux comprendreson utilité thérapeutique. Key words Hypnosis – Suggestion – Performative – Intralocution – Dissociation - Metonymy Mots-clés Hypnose – Suggestion – Performatif – Intralocution – Dissociation – Métonymie* * *Comment les pratiques d’hypnothérapie prennent-elles en compte les émotions ?Comment le fait hypnotique est-il susceptible d’éclairer leur nature ? Si la réalité hypnotiqueétait elle-même chose claire et évidente, ce sont là des questions auxquelles nous pourrionsenvisager de répondre d’emblée. Comme il n’en est rien, nous nous voyons dans l’obligationde faire un assez long détour, le temps de tenter de clarifier certains aspects au moins du phénomène hypnotique. L’hypnose d’un point de vue interactionnel et communicationnel Pendant longtemps l'étude de l'hypnose s'est préoccupée de ce qui se passait pour lesujet en transe. L'accent était mis sur son mode de fonctionnement et les caractéristiques del'état particulier dans lequel il était (supposé être). Dans cette perspective, diverses hypothèseont été émises, par exemple celle du sommeil partiel, celle de la régression au service du moi,celle du fonctionnement prédominant du cerveau droit, celle de la veille paradoxale et biend'autres encore. D'une manière générale, on peut considérer que, même si ces hypothèses* Service de Santé Mentale de l’Université Libre de Bruxelles   peuvent receler une part de vérité, elles impliquent une conception somme toute monadique du phénomène. Comme si le sujet en hypnose était isolé ou isolable. En mettant l'accent sur cequi est supposé se passer à l'intérieur de cette monade sujet, elles réfèrent en outre à desréalités difficilement accessibles à l'observation, voire franchement inobservables.Une autre perspective nous paraît possible selon laquelle on considérera que l'hypnoseest ce qui se produit dans le contexte d'une interaction . L'étude de l'hypnose passe alors, prioritairement, par celle des caractéristiques de la communication, verbale et non-verbale,qui prévalent dans une situation d'hypnose. Cette conception interactionnelle offre notammentl'avantage, comme nous allons le voir, d'offrir à l'observation un grand nombre de faitscommunicationnels très particuliers qui peuvent, pensons-nous, rendre compte d'une partie aumoins des caractéristiques du comportement hypnotique.Pour mettre un peu d'ordre dans la masse de ces faits de communication, nousdistinguerons deux niveaux. Le premier niveau est ce lui de ce que l'on peut appeler la communication suggestive . A ce niveau nous nous demanderons quelles sont lescaractéristiques de la communication qui s'instaure entre un hypnotiste et son sujet, lors d'uneinduction, sans même que soit prononcé le mot « hypnose » ou aucun de ses synonymeshabituels. L'abord du deuxième niveau, le niveau de la communication hypnotique ,s'effectuera en posant la question « Que peut ajouter le fait que l'hypnotiste utilise le mot"hypnose" ou ses synonymes habituels ? » La communication suggestive  Commençons par la communication suggestive .L'étude de situations d'hypnose relativement classique étant plus aisée, nous nousattacherons principalement à celle-ci, même si elle n’est plus guère pratiquée sous cetteforme, depuis que l’approche éricksonienne, plus subtile, nettement moins autoritaire estdevenue beaucoup plus courante actuellement. Descriptions, ordres et performatifs  Dans une induction hypnotique traditionnelle, l'hypnotiste sera amené à prononcer des phrases, du genre « Vos paupières se ferment », « Votre rythme cardiaque ralentit », « Votre bras se lève ». On a coutume d'appeler ce genre de messages des « suggestions » 1 .En premier lieu, une remarque, anodine, en apparence, s'impose : si au moment où Adit à B, « Vos paupières se ferment », celles-ci étaient déjà en train de se fermer, on voit malen quoi cet énoncé serait autre chose que d'une simple description . Autrement dit, pour quel'on puisse, en toute rigueur, parler de « suggestion », une condition est nécessaire : il fautqu'au moment où A produit cet énoncé, B ne soit pas (ou pas encore) en train de fermer lesyeux.De prime abord, on peut donc considérer qu'une suggestion est, en tous cas du point devue d'un observateur extérieur, une description fausse .Rien ne s'opposerait donc, dans un premier temps, à la considérer comme une erreur,un mensonge ou un discours fictionnel. Toutefois, l'intention de l'hypnotiste est, nous lesavons, que la suggestion soit, comme on dit, obéie, accomplie, réalisée, effectuée, satisfaite.Or, ce sont également là des termes que l'on utilise pour les ordres ou les demandes. 1 Des suggestions en style plus éricksonien pourraient par exemple ressembler à « Je ne sais pas à quel momentexactement vous pourrez vous rendre compte que… vos paupières ont envie de se fermer » ou « Vous ne pouvez pas consciemment savoir si… vos paupières ont déjà envie de se fermer », formulations qui, entre autres,utilisent massivement le phénomène de présupposition linguistique. 2  Une première manière de caractériser une suggestion serait de dire qu'il s'agit d'un message ayant la forme d'une description, mais un usage identique à celui des ordres, descommandement ou des demandes. Il y a toutefois une différence importante : les ordres ne peuvent porter que sur descomportements réputés volontaires. On peut ordonner à quelqu'un de fermer les yeux; on ne peut guère lui ordonner de se sentir lourd, de cicatriser une blessure ou de se retrouver à l’âgede cinq ans, comme ce peut être le cas pour les suggestions.C'est pourquoi nous pouvons nous tourner vers une classe d'énoncés autre que lessimple descriptions ou les simples ordres, pour éclairer la nature des suggestions. Nousvoulons parler de ce que le philosophe britannique John L. Austin appelle les « performatifs ».Par opposition aux simples constatifs du genre « La table est brune », les performatifs ne selimitent pas à constater, à décrire un réel préexistant 2 .Quand Pierre dit à Marie « Je prometsde venir », il ne se contente pas de décrire une promesse. Il  fait  effectivement une promesse, il promet réellement, sans qu'importe, en l'espèce, que cette promesse soit sincère ou non,qu'elle soit tenue ou non. C'est un  performatif  . Un test linguistique permet de faire ladistinction : alors que si Pierre dit à Marie « La table est brune », on ne peut pas en déduirequ'effectivement la table est brune, on peut en revanche considérer que s'il lui a dit « Je promets de venir », il lui a effectivement promis de venir.Autre exemple, si le président d’un Conseil municipal énonce « Je déclare la séanceouverte » ou, plus simplement, « La séance est ouverte », il suffit qu'il énonce cettedescription (encore fausse, au moment où il commence à l'énoncer), pour qu'elle deviennevraie et qu'effectivement la séance soit ouverte 3 . Ceci nous montre que, contrairement à cequ'une conception classique imaginait, le langage ne se borne pas à représenter  le réel. Il estcapable, moyennant un consensus suffisant, de convertir une fiction en réalité, et donc de la produire, de la créer. Le langage ne se limite donc pas de référer à des référents préexistantdéjà là. Nous dirons que sa fonction n'est pas seulement ré-férentielle, elle est tout autant pro-férentielle. Il crée, par   proférence des objets qui finissent par être perçus comme de simplesréférents préexistant déjà là. C'est ce que je propose d'appeler la  fonction proférentielle dulangage.C'est là une activité à laquelle, d'ailleurs, le langage se livre, non pas épisodiquement,mais constamment. Tout notre univers social, institutionnel, relationnel et même physique eststructuré par cette fonction proférentielle, du langage, autrement dit par notre capacité à créer le territoire en fonction de la carte autant sinon plus que la carte en fonction du territoire.Toutefois, comme nous l'avons fait remarquer, cela exige un minimum de consensus, ou, en tous cas, la proférence est facilitée et amplifiée par le consensus. Nous pourrions donc considérer que la suggestion relève non seulement du discoursinjonctif ou fictionnel, mais aussi de l'usage performatif et proférentiel du langage 4  dans et par un consensus à deux. Le langage dissociatif    2   Acceptons provisoirement l'idée qu'un énoncé tel que "la table est brune" ne ferait que décrire, constater,refléter, tout en ayant à l'esprit que c'est là une conception tout à fait discutable des rapports du langage au réel.3 En revanche, de la part d’un journaliste commentant en direct l’événement, un tel énoncé n’aurait pas, à première vue, valeur de performatif. Ce serait un simple constatif. A y regarder de plus près, il est néanmoinsévident que le propos du journaliste participe au consensus qui permet l’ouverture effective de la séance.4   En mettant en évidence les performatifs, Austin a insisté sur ce que l'on  fait  en parlant. Il a par la suitegénéralisé cette idée en parlant de la force illocutoire des actes de discours. Par exemple, même en disant "Latable est brune", le locuteur ne se contente pas de décrire : il affirme, il asserte (au lieu, par exemple, dedemander, d'ordonner, de promettre ou de s'excuser). L'insistance d'Austin sur ce que fait le locuteur, c'est-à-diresur son comportement et les intentions qui sont censées l'animer, l'a progressivement conduit, pensons nous, à perdre de vue la question du rapport du langage au réel  , et particulièrement la manière dont le langage engendrele réel. C'est cette fonction créatrice du langage que la notion de proférence entend reprendre en compte. 3  La communication suggestive manifeste toutefois d'autres caractéristiques. Quand ons’adresse au sujet, dans une situation d’hypnose, on lui parle de lui, ou de tel ou tel de sesvécus ou comportements, ce qui revient à dire que le destinataire de ces messages en est aussi,en tout ou en partie, le référent (alors que dans la situation communicationnelle « classique »,destinataire et référent sont distincts). Tout se passe comme si, dans cette conjoncture, le sujetconscient volontaire habituel qui constitue le destinataire de nos messages, était placé dansune position d’observateur passif, distant, plus ou moins intéressé ou inintéressé, voiredésintéressé, par rapport à lui-même, à ses vécus et à ses actes. N’étant plus les actes d’unauteur bien identifié (le « moi » conscient volontaire habituel), ils apparaissent comme sansauteur, ou bien (puisque la catégorie de l’acte requiert celle d’auteur, de sujet de cet acte) sevoient éventuellement référés à un sujet métonymique 5  (« l’inconscient », « la partie de vousqui produit cette migraine », « la force de guérison dont dispose votre corps »…), ce qui permet au sujet de se libérer jusqu’à un certain point du carcan de ses rôles de ses statuts, deson identité culturelle.Le discours de la suggestion utilise donc généralement un langage dissociatif,constitué de nombreux messages dans lesquels des parties du corps ou de la personne, desaffects, des émotions, des sensations sont mises en position de sujet grammatical. On ne dira pas « Vous fermez vos paupières », mais « Vos paupières se ferment ». On sent bien que cetype de formulation ne peut que favoriser le fait pour le destinataire de se mettre en positionde spectateur  par rapport à ce qui se passe en lui. En même temps un caractère d'automaticité,de spontanéité, d’involontarité est ainsi attribué à ses comportements, d’une façon qui les faitcorrespondre assez précisément aux descriptions les plus fréquentes du vécu hypnotique. L'intralocution et la violation du principe d'altérité  Un troisième aspect de la communication suggestive tient au fait que l'hypnotiste parlecomme s'il savait aussi bien que le sujet ce qui se passe en ce dernier. Si on lui dit que lecalme s'installe en lui, c'est comme si on s'était placé à l'intérieur de lui, en disposant d'uneconnaissance égale, sinon supérieure à la sienne, de ses états internes.En procédant ainsi, le destinateur et le destinataire cessent d'être en positions desimples interlocuteurs. On passe d'une situation d'interlocution à ce que l'on pourrait appeler une situation d'intralocution dans laquelle le destinataire accepte - jusqu'à un certain point -de se laisser parler par un autre. Il accepte de le laisser énoncer ou co-énoncer ses étatsinternes, ses vécus, ses comportements.On n'a sans doute pas suffisamment relevé que l'intralocution suggestive procède ainsià une violation flagrante d'un principe implicite mais fondamental de la communicationhumaine. Ce principe, qu'on pourrait appeler   principe d'altérité , stipule que nous n'avons pasle droit d'asserter catégoriquement au sujet des états internes d'autrui. Je peux dire à quelqu'unqu'il semble avoir faim. Je n'ai pas le droit de lui affirmer catégoriquement qu'il a faim sansm'exposer à de vives et légitimes protestations de sa part. Chacun de nous est seul habilité àasserter valablement au sujet de ses états internes.On comprend facilement que ce principe soit indispensable. Si chacun pouvait asserter librement et légitimement au sujet des états internes d'autrui, la frontière du Je et du Tu se brouillerait immanquablement et la formation d’une identité propre serait bien problématique.C'est peut-être ce qui se passe dans certaines familles à transaction psychotique quand la mèreaffirme à son fils qu'elle sait mieux que lui ce qu'il ressent vraiment, « puisque c'est elle qui l'a 5 Il ne nous est pas possible de développer ici la théorie des opérateurs métonymiques, ces opérateursthérapeutiques qui sont dans une relation de partie à tout par rapport au sujet conscient volontaire habituel (voir Melchior Th., 1998) 4  conçu » 6 . Ce principe d’altérité peut donc être considéré comme indispensable à laconstitution de l'identité personnelle.On peut penser que la pratique de l'intralocution dans la communication suggestiven'est donc pas sans effets : elle ne peut que favoriser l'estompage des frontières du Je et du Tu,la formation d’une bulle communicationnelle symbiotique et désarrime ainsi l'individu de sesrepères symboliques.En acceptant (temporairement, et sans doute sous réserve) que le destinateur prenne sa place, le destinataire renonce ainsi, dans une certaine mesure, à définir et à conduire son propre comportement moteur, cognitif, sensoriel et affectif et se borne à devenir spectateur (« dissociation ») de ce comportement désormais initié par un autre qui n'est plus totalementvécu comme autre.Ce phénomène nous paraît être le socle fondamental sur lequel l'hypnose tend à sedévelopper et peut se construire ensuite explicitement.Pour toutes ses raisons on ne sera pas trop étonné que la communication suggestive àelle seule suscite des vécus et des comportements du type de ceux qui sont généralementréférés comme hypnotiques. En ce sens, on peut considérer que la communication suggestiveest hypnogène 7 . La communication hypnotique L'usage d'une type particulier de communication dans lequel A affirme à B « Vouséprouvez X » ou « Vous avez le comportement Y » suffit à déstabiliser les repères habituels dela communication d'une manière telle que les phénomènes traditionnellement considéréscomme hypnotiques se développent, au moins chez certains sujets.Dirons-nous que ces sujets sont en hypnose pour autant ? C'est dans une large mesureune question de mots : cela dépend notamment de l’extension que l’on donne au conceptd’hypnose. On peut si l’on veut, comme divers auteurs, d' « hypnose sans hypnose »,d'« hypnose sans hypnotisme » ou d' « hypnose sans transe », mais il faut bien dire que cesexpressions manquent de clarté.Toutefois, la question essentielle nous paraît être : que peut ajouter à ce qui se passeentre A et B la pratique de l'hypnose « formelle », c'est à dire le fait que A utiliseexplicitement dans sa communication le vocable « hypnose » (ou « transe », ou tout autresynonyme) ?Pour tenter de répondre à la question le mieux est sans doute, d'en revenir à nouveauaux échanges communicationnels mêmes.Dans une induction classique le mot « hypnose » apparaîtra en général de différentesfaçons par exemple, par le biais de la « ratification ». Il s'agit de faire état de certainscomportements en leur attribuant explicitement ou implicitement la qualité d'être signe del'(entrée en) hypnose : « Les modifications de ce point que votre regard fixe témoignent deschangements qui se produisent en vous et de votre entrée progressive dans la transe 6   A une époque où l'infans ne peut mettre des mots sur son vécu, une certaine violation du principe d'altérité estsans doute inévitable et même souhaitable. Les problèmes commencent quand elle est excessive ou perdureanormalement longtemps.7 Relevons en passant que la pratique de l’intralocution se retrouve aussi dans les thérapies qui pratiquentl’interprétation, singulièrement dans la pratique analytique. Lorsque l’analyste dit au patient que quand celui-cidit X, cela pourrait signifier Y, il s’arroge de facto le droit de savoir aussi bien, voire même mieux, ce que celui-ci veut réellement (« inconsciemment ») dire. Il peut le faire de manière plus autoritaire ou plus douce et subtile :cela ne change rien à la structure de la communication. Dans un cas comme dans l’autre, il se place ainsi en position d’intralocution, ce qui indique que dans une large mesure, la pratique analytique a bien moins rompuavec son srcine hypno-suggestive qu’elle ne se plaît à le penser. 5
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